chlordécone : l'autre cylcone de la Martinique

Publié le par gunnar

La pollution des rivières martiniquaises a été décelée en 1999 par la direction départementale de la santé, mais c'est seulement en 2002 que scientifiques et autorités publiques saisissent l'ampleur du désastre. D'abord, en août, la découverte en Martinique, par la police, de plusieurs tonnes de chlordécone dans une bananeraie. Preuve que les planteurs ont continué à utiliser ce poison pourtant interdit depuis 1993. Dix jours plus tard, la douane saisit à Dunkerque une cargaison de patates douces en provenance de Martinique, toutes contaminées par le chlordécone. Preuve que l'insecticide, présent dans les sols antillais, a contaminé la chaîne alimentaire et peut se retrouver dans les assiettes, via les légumes cultivés dans la terre.

Sous la houlette du député martiniquais Philippe Édmond-Mariette (non inscrit), des parlementaires antillais obtiennent la création d'une mission d'information sur le chlordécone. Rendu public en juin 2005, leur rapport rencontre peu d'échos en métropole. Pourtant, les tribulations de l'insecticide aux Antilles se lisent comme un polar. Elles illustrent une certaine opacité et témoignent de l'influence d'une poignée de gros planteurs qui contrôlaient alors la filière antillaise de la banane.

Le chlordécone appartient à la première génération de pesticides, les organo-chlorés. Comme le DDT, le lindane, c'est l'un des polluants organiques persistants qui sont une plaie pour la planète. Breveté aux États-Unis en 1952, le produit est vendu en 1958 par la société Dupont de Nemours sous le nom commercial de Kepone. Mais en 1975 c'est la catastrophe sur un site de production en Virginie. "Une pollution importante de l'environnement immédiat de l'usine, ainsi que des effets toxiques aigus sur les travailleurs (...) induisent la fermeture brutale du site", relatent les députés. Les autorités américaines interdisent le Kepone en 1976. Pourtant, cinq ans plus tard, le produit va être réautorisé en France. Après le passage de deux cyclones, en 1979 et en 1980, les planteurs se disent démunis face à la prolifération du charançon (ravageur des cultures de bananes). En 1981, le ministère de l'Agriculture accepte de le remettre sur le marché. C'est la société Laurent de Laguarigue qui a racheté le brevet de la molécule et la vend sous le nom de Curlone. Laguarigue est un gros planteur martiniquais... Dans une interview donnée en août 2005 à l'hebdomadaire guadeloupéen Sept Magazine, Daniel Dollin, de la chambre d'agriculture, rappelle la puissance du lobby des gros planteurs: "[Ils] faisaient la pluie et le beau temps dans les groupements, les petits pouvaient juste se plier (...). C'était la belle époque de la banane, on avait un marché garanti en Martinique et en Guadeloupe, et l'objectif de chacun était de trouver les moyens pour conserver ses parts de marché malgré les intempéries."

En 1977 et 1980, deux rapports scientifiques avaient mis en évidence la pollution des rivières et des sols antillais, et la rémanence du produit. L'impact sur la santé humaine, lui, est mal connu. En 1979, la substance est néanmoins classée cancérigène probable par le Centre international de recherche contre le cancer. En 1989, la Commission d'étude de la toxicité des phytosanitaires préconise l'interdiction de l'insecticide, qu'elle juge "persistant, relativement toxique". Le ministère de l'Agriculture l'interdit en 1990 (avec mise en application en 1992). Mais les gros planteurs obtiennent deux dérogations : le produit sera utilisé jusqu'en 1993.

En 2004, deux arrêtés préfectoraux préconisent à tout agriculteur désireux de produire des légumes racines ou des plantes à tubercules de faire des analyses des terres. On découvre alors que les terres de cultures vivrières de Martinique qui n'avaient jamais servi à la culture de bananes, étaient souillées. Curieusement, il a fallu attendre le 9 décembre 2004 pour voir la première réunion du Plan régional santé et environnement réunissant tous les services de l'Etat sur ce sujet sous l'autorité du Préfet Dassonville.

Le 28 août 2010, l'Etat est de nouveau pointé du doigt dans deux rapports qui pointent des "anomalies" dans la gestion par le ministère de l'Agriculture de l'époque. Le rapport de l'INRA "met en évidence de véritables anomalies dans le cadre d'une approche de prévention" et dans la gestion du dossier du chlordécone par le ministère de l'Agriculture. Il met également en relief "l'influence des intérêts économiques" pour expliquer la lenteur de la prise de décision d'interdire le chlordécone, un pesticide, qui se fixe dans les sols pour de nombreuses années. 

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